CHAPITRE XI

— Je crois que la peste est terminée, annonça Ian. Les gens sortent de nouveau. A notre passage, ils ne font plus de signes contre le mauvais sort.

Nous étions dans les rues de Mujhara, sous notre forme humaine, les lirs à nos côtés. Le printemps commençait à faire bourgeonner les arbres.

— Si tu veux te reposer, rujho, dis-le-moi.

Je souris. Ian avait déjà appris à repérer quand les migraines me frappaient. C'étaient des douleurs si intenses que je devais m'arrêter et me coucher, sans bouger, jusqu'à ce qu'elles aient disparu. Parfois, je ne pouvais garder aucune nourriture tant les crises étaient violentes.

Je secouai la tête.

— Non. Nous sommes presque arrivés. Une ruelle ou deux, et nous verrons les portails d'Homana-Mujhar. Et Gisella sera démasquée. Sais-tu qu'il existe une possibilité qu'elle ne soit pas folle du tout ? Qu'elle ait simulé la folie, sur l'ordre de Strahan, relayé par Lillith ?

— Si elle n'est pas folle, elle a su en donner l'impression.

— En conséquence, je n'ai pas le choix.

— Le choix ?

— Je ne peux pas la garder auprès de moi. Elle veut donner mes enfants à Strahan.

— Que feras-tu d'elle, rujho ?

— Je peux l'exiler sur l'Ile de Cristal, comme Karyon avait fait avec Electra, ou la renvoyer à Atvia... ou encore la faire exécuter.

— La dernière option est... radicale.

— Mais l'importance du crime la justifierait.

— Le Conseil ne sera peut-être pas d'accord.

— Le Conseil n'aura pas le choix. Quand j'aurai dit la vérité sur le bâtard, ces hommes verront que je suis le seul héritier possible.

— Leur dire quelle vérité sur le bâtard ? demanda Ian.

— Celle que j'ai l'intention de te raconter maintenant.

Quand j'eus terminé, nous étions devant les portes du palais.

— Après tout ce qu'ils ont fait... Tous leurs plans et leurs machinations... Tout ça pour rien !

— Grâce aux dieux, oui. Quand le Conseil sera informé, il repoussera la pétition.

Nous entrâmes dans le palais. Un serviteur retint Ian. Je continuai mon chemin vers la nourricerie. Je voulais voir mes fils avant d'affronter mon épouse.

Elle était avec eux.

Je tirai mon épée, fronçant les sourcils à cause de la douleur croissante dans ma tête.

Visiblement, elle s'apprêtait à sortir. Elle portait une cape. Dans ses bras, il y avait un bébé emmailloté.

— Qu'est-il arrivé à ton visage ? dit-elle d'un ton horrifié.

— Pose-le dans le berceau, ordonnai-je. Pose-le, et éloigne-toi de lui, Gisella.

Elle ne quittait pas mon visage des yeux. Alors que j'approchai, elle vit l'épée. Sa bouche s'ouvrit mollement. Avait-elle cru que je serais tué et que ses plans ne seraient jamais découvert ?

— Pose-le, répétai-je.

— La, corrigea-t-elle. N'appelle pas ta fille « il ».

— Ma fille ! Par les dieux, tu as donné naissance à l'enfant !

Je n'aurais pas dû être surpris. Au moment de mon retour de Solinde, elle n'était qu'à deux mois d'accoucher.

L'enfant serrée contre sa poitrine, elle regarda un autre berceau. J'entendis les cris d'un bébé dérangé dans son sommeil.

— Encore ? demandai-je, incrédule.

Gisella hocha la tête, regardant toujours mon visage et le bandeau de cuir.

— Un garçon, une fille. Trois fils et une fille, maintenant.

— Tu les destines tous à Strahan ? ( Je remontai la pointe de mon épée. ) Tous, Gisella ?

Ses yeux s'emplirent de larmes.

— Mais je suis obligée de le faire. Lillith m'a dit que je le devais. Varien aussi.

— Cela suffit. Pose notre fille, Gisella. Pose-la près de son frère.

Elle se tourna et m'obéit. Soulagé, je pus respirer de nouveau.

— J'étais obligée, dit-elle. Ils m'ont tous dit que je devais le faire.

— Gisella, regarde-moi.

Tremblante, elle enfonça ses doigts dans les plis de son manteau et attendit que je la pourfende de mon épée.

Au nom de tous les dieux, comment demander à quelqu'un s'il est fou ou sain d'esprit ? Et comment savoir s'il dit la vérité ?

Crois-tu devoir lui poser la question ? Regarde-la, lir. Quel genre de femme vois-tu ?

— Gisella, demandai-je, comprends-tu ce qu'ils voulaient te forcer à faire ? Sais-tu quelles en seraient les conséquences ?

— Ils m'ont dit que j'étais obligée de le faire.

— Pourquoi ?

— Parce que Strahan le voulait.

— Sais-tu pourquoi ? T'ont-ils dit ce que cela signifiait ?

Elle tremblait de plus en plus fort.

— Je... j'ai toujours fait ce qu'ils me disaient. Il y avait les chiots tachetés... et le chaton gris... Ils ont dit que je devais le faire. Strahan le voulait. Et... Et je l'ai fait. Je l'ai fait !

— Qu'as-tu fait, Gisella ?

Elle respirait bruyamment.

— J'ai jeté les chiots dans un puits... parce qu'ils m'ont dit de le faire !

— Et... le chaton ?

— La falaise... Le sommet du crâne du Dragon... Je l'ai laissé tomber...

— Pourquoi ? dis-je, horrifié. Parce qu'ils te l'ont dit ?

Elle sanglotait.

— Ils ont affirmé que je devais m'habituer à perdre des choses... des choses vivantes... Parce qu'un jour je devrais leur donner mes enfants.

Je rengainai l'épée.

— Dieux ! ( J'allai à elle et je la pris dans mes bras. ) Gisella, que t'ont-ils fait ?

— Ce que nous avions besoin de faire, dit Varien en entrant dans la pièce. Croyez-vous qu'il soit simple de demander à une femme, même folle, de renoncer à ses enfants ? Gisella devait être entraînée.

— Ordure, lui dis-je. Ordure maudite ! Au nom de tous les dieux, comment avez-vous pu faire une chose pareille à une femme ?

— Non, dit-il d'une voix polie, pas au nom de tous les dieux. Au nom d'un seul. Je sers Asar-Suti.

— Gisella, recule.

Je la poussai fermement en arrière ; puis je tirai mon épée.

Varien la regarda un instant et il lança :

— Une épée homanane.

— C'est toujours une épée, répondis-je.

J'attaquai.

— Une épée homanane, répéta-t-il en levant la main.

Il bloqua la lame avec sa paume. Du feu jaillit de ses doigts, et enveloppa l'arme. Aussitôt, l'acier devint noir.

Je lâchai le pommeau, comme il s'y était attendu. La garde seule atterrit sur le sol ; la lame n'existait plus.

Sans arme, je plongeai à travers la pièce et renversai Varien. Il tomba, mais se tortilla comme un serpent et faillit m'échapper.

Je pensai à mes petits, si près de nous. — Serri ! hurlai-je, les enfants !

Il n'y eut pas de réponse dans le lien. C'était impossible, avec Varien si proche. Mais je savais que mon lir protégeraient mes enfants, au péril de sa vie.

Et, bien sûr, de la mienne.

Varien attrapa un coin de mon bandeau et me l'arracha. Il essaya d'égratigner la chair mal cicatrisée. La douleur me donna une autre raison de me battre.

Soudain, ma tête frappa violemment le sol de pierre. Des lumières éblouissantes apparurent dans mon champ de vision, accompagnées d'une augmentation de la migraine. Mon estomac se souleva.

Les doigts de Varien essayèrent de nouveau de s'agripper à mon orbite vide. Je répliquai en attrapant les pierres qu'il portait aux oreilles et en les lui arrachant.

Varien poussa un cri épouvantable. Des lobes déchirés sont douloureux, je suppose, mais ce n'est pas suffisant pour faire hurler un homme ainsi.

Sauf si c'était la perte des bijoux qui le faisait crier. Serrant les deux pierres dans ma main, je pensai au cristal rose pâle que la vieille femme ihlinie avait appelé pierre de vie.

Varien était sur le dos, bloqué par mon poids, qui n'était pas négligeable. Il se débattit et parvint presque à m'échapper.

Nous roulâmes sur le sol, les pierres toujours dans ma main. Je heurtai quelque chose : le pied d'un brasero. Il se renversa. L'huile brûlante se répandit sur le sol, suivie par une langue de flamme.

J'éclatai de rire.

— Brûle, Varien, brûle !

Je jetai les pierres dans le feu.

Il hurla. Jamais je n'avais entendu personne crier ainsi.

Quand les pierres se furent consumées, j'étais couvert d'une poussière grise, qui, un instant plus tôt, était un homme.

Je pris le manteau de Gisella pour éteindre le feu.

Il y avait beaucoup de gens dans la nourricerie. Des femmes se précipitèrent pour s'occuper des enfants, qui pleuraient. Des hommes sortirent leurs épées, mais il n'y avait plus d'ennemi à pourfendre.

— Niall, dit Gisella, Varien a disparu.

— Oui, il a disparu. ( Je fis signe à un garde de s'approcher. ) Escortez la princesse jusqu'à ses appartements. Soyez prévenant, mais ferme. Assurez-vous qu'elle y reste.

— Mon seigneur, dit l'homme.

Il ne posa aucune question. Je crois que tout le monde savait qui était Gisella.

— Mon seigneur, annonça un autre garde, le Mujhar est dans la salle d'apparat.

— Mon père ?

Je regardai Serri. Lir... Allons-y tout de suite.

Nous partîmes en courant.

J'ouvris à la volée une des portes de cuivre martelé. Donal était au fond de la salle, sur l'estrade qui se trouvait près du Lion.

— Jehan !

Ian était là avec Tasha. Il y avait aussi ma mère, blottie dans les bras de mon père. Je souris et m'approchai d'eux, prêt à saluer le retour de mon jehan...

Je m'arrêtai net.

Ma mère pleurait à fendre l'âme.

— Non, sanglota-t-elle, dis-moi que tu ne le feras pas ! Dis-moi que tu y renonces !

Le visage de Ian était dur, ses yeux sans expression.

Le regard de mon père était vide. Celui d'un homme sans lir.

— Comment est-ce arrivé ? dis-je d'une voix rauque.

— La peste. Taj est mort à Hondarth ; Lorn, ici, il y a deux jours. J'aurais dû partir tout de suite, mais... ( Il s'interrompit. ) Niall, que t'a-t-il fait ?

— Il a lancé un faucon sur moi.

— Ses méthodes ne changent pas beaucoup...

Il toucha les cicatrices de son cou. Je me souvins que Strahan avait aussi envoyé un faucon sur lui.

Ayant réussi à faire mourir les lirs de mon père, il l'avait, de fait, assassiné.

Ma mère me regarda, horrifiée.

— Ô dieux, Niall !

— J'ai perdu un œil, mais pas la vie. Jehan...

— La guerre est finie, mon fils. Solinde s'est rendue. La rébellion n'était pas de son fait. Le royaume nous appartient de nouveau.

— Comment pouvez-vous parler de la guerre, jehan ? cria Ian. Et vous ?

— Tu sais ce que je dois faire. Ce que tout guerrier est obligé d'accomplir.

— Mais tu es le Mujhar ! dit Aislinn. Ne peux-tu oublier les coutumes cheysulies, pour cette fois ?

— Non, jehana, dis-je à la place de mon père. Il ne peut pas. C'est le prix du lien-lir.

— Tu feras la même chose si tu perds ton lir ?

— Oui. Je suis un guerrier cheysuli.

— J'ai des cadeaux pour vous, dit mon père. C'est pour cela que je ne suis pas parti aussitôt dans la forêt. Aislinn...

Il se tourna vers le Lion. Des paquets se trouvaient sur le siège. Il en prit un et le remit à ma mère.

— Duncan avait fabriqué beaucoup de bijoux pour Alix. Maintenant, ils sont à toi.

— Sais-tu, dit Aislinn, que je viens de comprendre quelque chose... Même quand tu étais amoureux de Sorcha, et que tu la désirais plus que moi, cela n'avait pas d'importance. Je pensais que cela en avait, mais c'était faux. Te partager était mieux que de ne pas t'avoir du tout.

Les mains de mon père se refermèrent sur celles de son épouse.

— Les objets que je te donne étaient les gages d'amour de mon père à ma mère. N'ayant jamais eu son habileté, je ne peux que t'offrir ce qu'un autre a fait... et te jurer que mes sentiments étaient les mêmes.

Il la prit dans ses bras et l'embrassa. Jamais je n'avais vu mon père ainsi. Mais aujourd'hui, peu lui importait que les autres soient témoins de son amour.

— Je suis désolé, cheysula, dit-il.

Elle recula, serrant le sac contre sa poitrine. Silencieuse, elle laissa ses larmes couler.

— Ian.

Mon père prit un autre paquet. Il le défit avec soin et en sortit son arc de guerre.

— C'était celui de Duncan. Il l'avait donné à Karyon, qui me l'a remis à la mort de ton grand-père. Maintenant, je te le donne.

Ian regarda le sol.

— Il devrait revenir à Niall.

— Je lui destine autre chose. Cette arme est pour le premier-né de mes enfants.

Je pensai à Isolde. Et je sus que mon père pleurait toujours sa mort.

— Niall, dit mon père en sortant son épée du dernier paquet, cette lame était à moi. Elle m'a servi comme mon grand-père en avait l'intention. Avec moi, sa magie mourra, mais une épée reste une épée.

— L'épée de Hale, dis-je.

Je regardai le fourreau, fait de cuir huilé décoré de runes cheysulies. Inscrites de la main de Rowan, je le savais.

J'entendis mon père enlever l'or de son oreille et de ses bras. II donna les objets-lir à sa cheysula.

— Ne me regarde pas partir, demanda-t-il.

Elle ferma les yeux et se détourna.

Ian baissa les yeux. Je gardai le mien fixé sur le pommeau de l'épée, un rubis appelé l'Œil du Mujhar.

Je souris. Nous étions borgnes, lui et moi !

Quand je relevai la tête, mon père était parti.

Incapable de dormir, je scrutai les ténèbres, sachant qu'elles n'étaient pas aussi noires que mon chagrin. Quand il devint insupportable, je me levai.

J'avais quelque chose à faire.

Je demandai à Serri de rester dans mes appartements. Puis je me rendis dans la salle d'apparat.

Je posai l'épée et j'ouvris la trappe qui se trouvait dans le foyer. L'effort fit déferler une vague de douleur dans mon orbite vide. Avec le temps, cela passerait. Pour le moment, je devais le supporter.

Mon père m'avait amené une fois dans la Matrice de la Terre, avec Ian, afin que nous sachions ce que c'était. Il y avait longtemps, mais je n'avais pas oublié. Au pied des cent deux marches se trouvait une petite pièce, qui donnait accès aux catacombes ornées de lirs. En face de moi, cachée par les ombres, se tapissait l'oubliette.

La Matrice de la Terre.

Je n'aurais su dire si le puits avait un fond. Les légendes prétendaient que non.

Je sortis l'épée du fourreau. Puis je lus à haute voix les mots inscrits en Haute Langue sur la lame.

— Ja'hai, bu'lasa. Homana tahlmorra ru'maii.

« Accepte, mon petit-fils. Au nom du tahlmorra d'Homana. »

Je souris.

— Ja’hai, ô dieux. Homana Mujhar ru’maii.

Le rubis étincela sous la lumière de la torche. Rouge vif. L'Œil du Mujhar était fait de sang, comme le mien l'avait été.

— Ce n'est pas mon épée, dis-je doucement. Il en aura besoin là où il va. Acceptez-la, ô dieux, au nom du Mujhar d'Homana.

Je laissai tomber l'arme dans l'oubliette. Elle plongea dans l'obscurité, toujours plus bas.

Quelque chose me dit que j'avais fait ce qu'il fallait.

La piste du loup blanc
titlepage.xhtml
loup blanc sans jpg_split_000.htm
loup blanc sans jpg_split_001.htm
loup blanc sans jpg_split_002.htm
loup blanc sans jpg_split_003.htm
loup blanc sans jpg_split_004.htm
loup blanc sans jpg_split_005.htm
loup blanc sans jpg_split_006.htm
loup blanc sans jpg_split_007.htm
loup blanc sans jpg_split_008.htm
loup blanc sans jpg_split_009.htm
loup blanc sans jpg_split_010.htm
loup blanc sans jpg_split_011.htm
loup blanc sans jpg_split_012.htm
loup blanc sans jpg_split_013.htm
loup blanc sans jpg_split_014.htm
loup blanc sans jpg_split_015.htm
loup blanc sans jpg_split_016.htm
loup blanc sans jpg_split_017.htm
loup blanc sans jpg_split_018.htm
loup blanc sans jpg_split_019.htm
loup blanc sans jpg_split_020.htm
loup blanc sans jpg_split_021.htm
loup blanc sans jpg_split_022.htm
loup blanc sans jpg_split_023.htm
loup blanc sans jpg_split_024.htm
loup blanc sans jpg_split_025.htm
loup blanc sans jpg_split_026.htm
loup blanc sans jpg_split_027.htm
loup blanc sans jpg_split_028.htm
loup blanc sans jpg_split_029.htm
loup blanc sans jpg_split_030.htm
loup blanc sans jpg_split_031.htm
loup blanc sans jpg_split_032.htm
loup blanc sans jpg_split_033.htm
loup blanc sans jpg_split_034.htm
loup blanc sans jpg_split_035.htm
loup blanc sans jpg_split_036.htm
loup blanc sans jpg_split_037.htm
loup blanc sans jpg_split_038.htm
loup blanc sans jpg_split_039.htm
loup blanc sans jpg_split_040.htm
loup blanc sans jpg_split_041.htm
loup blanc sans jpg_split_042.htm
loup blanc sans jpg_split_043.htm